JUDITH ET SON JOAILLIER

EXTRAIT : LE COLLIER D'EMERAUDES.
L’automobile a tourné le dos à Paris et s’enfonce maintenant sur des routes bordées de platanes. La nuit est claire, la chaussée est brillante, mouillée par la pluie. Philippe conduit vite, Philippe conduit bien. Cette soirée lui a fait découvrir une nouvelle Judith, une Judith qu’il aurait eu beaucoup de mal à imaginer.
— Comment se fait-il que vous connaissiez la définition exacte, du mot Brimborion ? demande-t-il soudain.
— Parce que je l’avais lue et je l’ai retenue. Cela a dû me plaire ou m’amuser.
— Pourquoi m’avez-vous menti ?
— À quel sujet ?
— Vous avez prétendu avoir quitté la classe à l’âge de 14 ans, c’est impossible. Sont-ce les chèvres corses qui vous ont appris à parler ainsi et à vous tenir dans le monde ?
Il a l’impression qu’elle est inquiète, mal à l’aise, peut-être angoissée.
— Alors... dit-il. J’attends !
— Ma mère a quitté la Corse après la mort de mon père. Je suis restée au pays. Je vivais comme une sauvageonne, tantôt chez les uns, tantôt chez les autres. J’avais ma place partout et un lit dans chaque maison. Chacun m’achetait des présents et des vêtements. Les familles riches voulaient m’adopter. Mais, je délaissais tout ce beau monde pour la plus vieille, pour la plus pauvre, celle qui était seule comme moi et qui me donnait toujours des leçons de sagesse... Durant les années passées en Corse, il est vrai que je gardais les chèvres de Zia Maria-Antonia, mais il est vrai aussi que j’avais continuellement la tête plongée dans les livres. Je lisais, je lisais sans cesse, j’apprenais par cœur des chapitres entiers, je me confondais avec les héroïnes des romans, j’adoptais leur langage et leur attitude, j’apprenais des poèmes. Je connaissais les fables et les contes de la Fontaine. Je répétais sans cesse Baudelaire et Arthur Rimbaud.
— Citez, je vous prie, quelques vers de Baudelaire !
Elle reste silencieuse. Est-elle prise à son propre piège ? Enfin, elle murmure :
— J’ai cherché un poème, qui se rapporte à vous et quelque peu à moi…
La très chère était nue et, connaissant mon cœur,
Elle n’avait gardé que ses bijoux sonores,
Dont le riche attirail lui donnait l’air vainqueur,
Qu’ont dans leurs jours heureux les esclaves des Mores.