Lùnetta et Joséphine

Restait la belle Joséphine.
Lorsqu’elle évoquait cette femme, grand-mère était transportée de bonheur. Lùnetta aimait la créole de toute son âme, de toutes les fibres de son être. Elle la disait belle, elle la savait intelligente, elle la croyait bénéfique. Elle était le porte-bonheur, le fétiche, le talisman, et si Lùnetta avouait avec tristesse que Joséphine n’avait plus une seule dent dans la bouche, elle ajoutait avec sa désinvolture habituelle que pour quelques dents, cela n’était pas une affaire, car en définitive, on ne voyait chez l’impératrice que ses yeux bleus immenses, ses yeux profonds comme l’océan. Quand elle parlait de Joséphine, grand-mère Lùnetta était complètement métamorphosée. On eut dit qu’elle se trouvait projetée dans un univers de délices. C’était étrange.
Lùnetta semblait imprégnée de cette femme au fabuleux destin. Et, bien que n’étant pas certaine d’avoir vécu antérieurement, Lùnetta avait parfois la conviction d’avoir été l’épouse, ô combien chérie, ô combien bannie, de Napoléon Bonaparte!
Lùnetta savait pourtant que Joséphine était de mœurs légères.
Que se passait-il dans l’esprit de ma grand-mère qui était prude à en vomir ? L’hypothèse d’avoir été cette femme faisait naître en Lùnetta le plus délectable plaisir, elle se transposait à l’impératrice et trouvait cela fort à sa convenance.
Quelle tristesse, quelle dérision. Cela me force à croire que si Lùnetta n’avait jamais eu d’amants, c’était par orgueil, par crainte, par bêtise, car dans son for intérieur, elle en mourait d’envie. En définitive, même si Lùnetta avait vécu à la cour du Premier Empire, il est peu probable qu’elle eût été la réincarnation de Joséphine. Lùnetta partageait son temps entre le cinéma et le lit. Par ce fait, si grand-mère évolua à l’époque napoléonienne, elle ne fut en aucun cas la belle Joséphine, mais une femme célèbre par son esprit et sa grande beauté : Madame Récamier.