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MBGC Editions - Monique Bellini

Extrait - Le disciple de Belzebuth

13 Juin 2017 , Rédigé par MBGC Editions Publié dans #Extraits des livres

Parce qu’il n’a pas l’intention d’épuiser sa belle monture, Loys fera une halte dans un relais afin de prendre un léger repas, puis arrêtera sa course à Saint-Maximin pour y passer la nuit. Le jeune vicaire le connaît à peine, mais semble vouloir le mettre à l’aise par des paroles courtoises égayées de quelques plaisanteries.

— Loys Gaufridy de la paroisse des Accoules ? Faites-vous toujours distribution de saucisses aux pauvres et aux enfants ?

— Chaque année au mois de novembre, des dames se chargent de cette tradition.

Lorsqu’on arrive d’une grande ville, on a beaucoup à raconter et lorsqu’on a la charge de veiller sur une abbaye aussi imposante on a beaucoup à apprendre. En fait, le plaisant moinillon est sous l’influence de Sébastien Michaëlis qui se trouve à la tête de la congrégation sous le titre de premier vicaire général.

Le jeune abbé veut tout savoir, tout connaître, il questionne Gaufridy :

— Est-il vrai qu’aucune dame ne s’approche de l’abbaye de Saint-Victor ? Cette mauvaise réputation est sans doute une fable…

— N’avez-vous point lu Condottiere des mers ? Son auteur, vers mille deux cent quatre-vingt, avait écrit : « J’osais me renseigner à l’Abbaye de Saint-Victor, malgré sa réputation de licence. On m’avait prévenu : il n’était pas conseillé aux beaux jeunes gens d’approcher de trop près Messieurs les Prieurs. » Cela nous permet de juger que ce manque de courtoisie ne date pas d’hier et que, non seulement les femmes doivent éviter les abords de ces lourdes murailles, mais également les gentils seigneurs.

Le jeune homme ouvre de grands yeux et tandis qu’il avale un peu de soupe, Loys Gaufridy pense que le garçon arrive tout droit des Cévennes où il est difficile d’imaginer les singulières habitudes des gens du Midi. Le novice poursuit :

— L’abbaye de Saint-Victor a, paraît-il, fondé le prieuré féminin de la Celle.

Il n’ose regarder Gaufridy qui ébauche un sourire amusé, l’apprenti curé veut faire un consciencieux apprentissage et Loys est prêt à tout dévoiler.

— Les religieuses obtinrent de Charles II d’Anjou la suppression de leur tutelle, et à partir de là commença pour le prieuré une période de conversion. Les nonnes sont le plus souvent des cadettes de noble famille qui ne peuvent être honorablement dotées, elles sont enfermées dans les couvents contre leur gré et commence pour elles une existence de soumission et de recueillement. Libres de retrouver les douceurs d’un monde auquel elles n’avaient point renoncé, les religieuses entamèrent une vie de plaisir qu’elles connaissent encore de nos jours. Le roi, François 1°, tomba sous le charme de ce lieu qui est à la fois un paradis et le plus délicieux des abîmes, les dévotes mutines lui donnèrent la comédie dans un théâtre en trompe-l’œil. Charmé jusqu’à l‘extrême, le monarque devait leur permettre l’achat de quelques garçonnières dans Brignoles et ses alentours. À l’heure actuelle, la fine fleur de la noblesse provençale hante les cellules tendues d’étoffes rares afin d’y retrouver ces belles dames qui reçoivent dans des voiles de soie et des dentelles transparentes. L’histoire ne dit pas si un tel dérèglement de mœurs a été instruit par les frères Victorin !

L’abbé est pétrifié, il fixe Gaufridy la bouche ouverte, le regard ahuri. Loys coupe un morceau de pain, se sert de fromage, puis murmure avec un geste désinvolte :

— Vous n’y êtes jamais allé ? Ce n’est pourtant pas loin d’ici !

Loys aurait voulu poursuivre cette conversation, se divertir de la mine déconfite du petit novice en lui donnant des détails croustillants sur les grivoiseries du clergé, il aurait souhaité lui parler du Drac qui hante les marécages, des fées qui dorment sous les dolmens, de tous les mystères qui peuplent cette belle Provence, mais la fatigue du voyage et l’air frais de la Sainte-Baume l’ont quelque peu engourdis et il a regagné sa couche pour une nuit sans rêve et un sommeil de plomb.

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