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MBGC Editions - Monique Bellini

Extrait de Certains de la Diaspora - Bleriot

6 Juin 2016 , Rédigé par MBGC Editions Publié dans #Extraits des livres

Extrait de Certains de la Diaspora - Bleriot

25 Juillet 1909, le vent a cessé, dans la petite ville de Calais.

Il est environ deux heures du matin. Louis dort profondément, à l’hôtel Terminus de la gare maritime. Tout à coup, il sursaute. Il croit entendre des coups de feu. Il se redresse. C’est bien des coups de revolver. Il écoute, surpris. Il entend des cris, des appels. Louis s’assied sur son lit et cherche ses béquilles.

Il a été blessé quelques jours plus tôt, et c’est maintenant avec l’aide de son épouse qu’il se vêt, quitte l’hôtel, et prend place dans l’automobile qui ira bientôt dans la direction des Falaises.

Louis, souffre de sa blessure. Il est fatigué. Il est tourmenté, mais il ne peut, en aucune façon, revenir en arrière.

Sa femme Alice, est montée à bord de l’Escopette. Les époux se sont embrassés de la manière la plus calme et indifférente. Aucun ne voulant laisser transparaître un soupçon d’angoisse ni dans le regard ni dans le comportement.

L’air vif fouette le visage de Louis. Cela lui fait le plus grand bien, et cela achève de le réveiller. La peur s’efface. Il retrouve un peu d’énergie.

Il se prépare depuis des années à cette performance. Il y a consacré son temps, une partie de sa fortune. Après l’avoir tant désirée, il la redoute. Ces jours derniers, le vent a soufflé avec une telle violence qu’il était impossible d’envisager la moindre tentative, le moindre essai. Louis était soulagé, presque heureux. Le vent a cessé. Cette accalmie allait-elle durer quelques heures ? Quelques minutes ? Les préparatifs sont longs. Louis est agacé. Le départ doit avoir lieu avant le lever du soleil, cela est impératif.

Louis fixe le ciel. Il se couvre d’une bande de cirrus gris et le vent recommence très faiblement à souffler. Louis jette alors un coup d’œil à la foule. Elle est attentive, à l’affût de ses moindres gestes.

Le pied blessé lui cause une grande souffrance. Combien il aimerait être dans son lit.

Les reporters-photographes ont été prévenus. Malgré leurs yeux ensommeillés, ils demandent déjà à Louis de prendre des poses. Il ne peut plus reculer. C’est fini ! Aidé de ses encombrantes béquilles, il se dirige vers l’appareil. Un peu plus tard, le balancement de l’hélice lance le moteur. Louis en aime le doux ronronnement.

Tout va bien de ce côté-là. Un cri le fait tressaillir. Un chien s’est précipité en jappant, la gueule ouverte. L’hélice tourne très vite et le petit chien a lancé un aboiement rauque qui finit par un râle. Ce fait est de plus mauvais augures. Louis a-t-il songé à abandonner ? Certes, les grands aventuriers sont superstitieux, mais les dés sont jetés.

L’avion roule sur quelques dizaines de mètres avant de s’élever légèrement, comme s’il s’agissait d’un pétale de fleur. Il fait un tour, des cercles. Au bout de quelques minutes, l’engin réapparaît, il se pose.

Il renonce ! Il renonce ! clame la foule.

Les mécanos se précipitent. Louis écoute leurs précieux conseils.

Il est calme et prêt pour la grande aventure. Il dit un dernier mot :

— Je pars !

Il part. Cependant, il ne connaît même pas exactement la direction de Douvres. Louis fait un signe. L’hélice tourne pour appeler le gaz dans les cylindres. La compression est bonne. Contact.

On accompagne en courant l’arrière du fuselage, pour éviter que l’appareil ne pique du nez.

Alice s’est réfugiée au carré des officiers. C’est après de longues, très longues minutes, qu’elle s’est décidée à monter sur la passerelle. Elle sait parfaitement que le navire où elle se trouve n’est qu’une escorte symbolique. Si son mari venait qu’à se poser sur l’eau, il serait impossible de lui porter secours. Le navire ne pouvant, en aucun cas, donner une vitesse égale à cet engin volant. La force du vent augmente.

Alice tremble. Elle redescend à l’intérieur du navire.

Tout à coup, le timonier alerte l’équipage. Une tache grise sur l’eau, est visible à l’œil nu. On a peur. On s’agite. On se pose des questions… L’aviateur, savait-il nager ? Lentement, trop lentement, le navire s’approche. Ils ont imaginé le pire et découvrent une troupe de canards sauvages.

L’inquiétude s’efface. L’inquiétude revient en approchant de Douvres.

Le port est complètement désert.

Louis est seul, seul entre ciel et mer. Il songe à son épouse, à ses deux petites filles. Il songe à son usine et à ses employés. En un mot, il réalise l’importance de sa vie. L’exploit dont il rêvait devient tout à coup dérisoire. Ce n’est plus qu’une toquade, une lubie, un geste absurde. Les minutes paraissent des heures. Il semble que son avion est maintenu par un fil invisible, une corde tel un cerf-volant. Louis est de nouveau inquiet. La brume est anormalement épaisse. C’est une brume curieusement sale, une brume qui ressemble à des rochers.

La terre anglaise est devant lui.

Louis a une étrange sensation de délicieux bonheur. Pourtant, si le but est visible, il en est encore loin. Le vent souffle avec force et il est maintenant contre lui. La vitesse tombe. La consommation de carburant augmente. Louis oblique à droite, il essaie de prendre de l’altitude. L’appareil est secoué par des trous d’air, par des remous. L’appareil est fatigué tout comme son commandant.

Encore un effort. Le monoplan approche des falaises. Elles sont trop hautes. Louis tire désespérément sur le manche à balai. Tout semble perdu lorsque le miracle se produit. Est-ce les falaises qui s’amenuisent ? Est-ce l’engin qui arrive à prendre de l’altitude ? Qu’importe ? Sous les ailes se dessine enfin une vaste prairie. Louis est décidé, il coupe l’allumage. Le monoplan descend en vol plané. Le pilote espère se poser en douceur, mais soudain, le vent le plaque au sol. Louis est arraché de son siège. Le châssis de l’avion s’est affaissé, une pale de l’hélice s’est détachée. Louis ne bouge plus. Il entend un cri plus qu’une voix. C’est comme dans un rêve. Son nom est clamé. Un homme court vers lui.

Blériot ! Blériot ! Il a réussi !

En cette année 1909, l’audacieux Louis Blériot a traversé la Manche. C’est une grande première et Marie-Dominique aurait dû avoir une passion profonde pour les engins volants. Ce ne fut pas le cas. De toute sa longue existence, elle ne posa jamais un pied sur un avion.

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