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MBGC Editions - Monique Bellini

Extrait de Certains de la Diaspora

31 Juillet 2017 , Rédigé par MBGC Editions Publié dans #Extraits des livres

Il est en Corse, une coutume ancestrale, qui dénote parfaitement le sens de l’honneur, du devoir et la moralité des habitants de l’île.

Lorsque le chef de famille décède, « A Chjamata » a pour but de réunir en période de travaux, tous les hommes du village. Cela se passe toujours le dimanche et les villageois effectuent en une journée, ce que le défunt aurait fait en plusieurs semaines. Cette manifestation se poursuit jusqu’à la majorité des enfants, et souvent bien au-delà…

Carbuccia 1913. Barbarella eut malheureusement recours à ce geste de droiture et de générosité. Son cher époux, victime d’une hernie étranglée décéda en quelques heures. Il laissait un dernier garçon âgé de 10 ans.

Cet enfant se prénommait Jules-Baptiste.

Le bonheur, l’aisance, la quiétude, tout avait basculé l’espace d’un instant, instant maudit, qui avait fait de Barbarella, une veuve éplorée, perdue, ruinée, ne sachant plus que faire pour élever ses orphelins.

Certes, « a chjamata », ne la laissait point dans la misère. Son entourage était bienveillant, généreux, mais elle était fière, elle ne voulait pas qu’on lui fît l’aumône. Le père abbé du village lui demanda d’aller travailler au presbytère. Était-ce par besoin, était-ce par charité, était-il tombé amoureux de Barbarella ? Dans tous les cas, il n’employa que quelques jours la jeune veuve, qui avait accepté cette dégradante position.

De Carbuccia à Véro, même à l’époque, les nouvelles allaient bon train. Julia devait apprendre, consternée que l’épouse de son frère défunt était entrée au service du prêtre. C’était inacceptable, c’était le déshonneur, jamais pareille éclaboussure n’avait entaché leur famille. Que l’on travaille pour un prêtre, que l’on travaille pour un roi, on est toujours une servante, et chez les Bellini du Cardetu, on ne pouvait tolérer que l’une des leurs devienne la servante de qui que ce soit !

Sautant dans la première diligence, Julia se retrouva dans son village natal où elle devait réunir les proches parents afin d’établir un conseil de famille.

Julia se proposait d’élever Augustine. Elle verserait également dans la mesure de ses moyens, une pension à sa belle-sœur. François-Marie était un jeune homme, il pouvait gagner sa vie en travaillant à la journée. Les filles, grandes, mais non mariées vivraient avec leur mère. Restait Jules-Baptiste, le joli, le gentil petit dernier.

Caroline, la sœur aînée, proposa de le récupérer dans sa famille. Elle était mariée depuis longtemps et déjà mère d’un garçon, à peine plus jeune que Jules-Baptiste.

Bien évidemment, la vie était difficile alors, cependant, l’époux de Caroline était fonctionnaire, de plus, ils avaient des terres, un cheptel. Caroline s’était engagée à élever son jeune frère. C’est ce qu’elle fit dans un certain sens. À la différence que son fils, Dominique, fut envoyé à l’école, au lycée, en faculté, tandis que Jules alla garder les chèvres, alla couper du bois, alla travailler dans les champs.

Barbarella souffrait atrocement de cette situation. Cependant, elle ne pouvait rien y faire.

En Corse, il était fréquent que l’on donnât à des frères et sœurs, le même prénom. Cela était dû au fait qu’on appelait les grands-parents, les oncles, les parrains, mais qu’il était impossible que le même prénom fût attribué pour deux personnes différentes. C’est ainsi qu’on retrouvait deux Jules, chez les Bellini, Jules-Baptiste et Jules François-Marie, et une multitude de Jean quelque chose, dans toutes les maisons. Donc, si Laure et Barbarella avaient perdu un Jean-Baptiste, à la guerre de quatorze, il leur restait un Jean-Dominique pour le bonheur de tous.

Ne voulant pas suivre l’exemple de son père, Jean-Dominique avait fait de solides études et une fois sur le Continent, il avait trouvé un emploi à la Compagnie des Messageries-Maritimes où il naviguait en qualité d’intendant.

L’intendant comme il se doit était l’ami du cambusier, l’ami de Jean-Dominique se nommait Calisi. Lequel des deux eut-il l’idée d’établir une affaire de ravitaillement maritime ? Peut-être était-ce Nivière ou Giacobbi qui, en 1902 faisaient partie de cette équipée ? Je ne sais pas. Je ne connais pas non plus la raison pour laquelle, Jean-Dominique, qui avait lancé l’entreprise et participé à son financement, refusa d’être membre de la société. Toujours est-il que le père Calisi resta le seigneur et maître et Jean-Dominique fut son employé. Cette situation n’était pas pour lui déplaire. Le second plan devait lui convenir, et de toute évidence ayant les avantages, Jean-Dominique ne devait rien avoir à faire des inconvénients.

Jean-Dominique n’avait pas traîné afin de réserver pour son neveu, une place de barman, sur un paquebot effectuant les grandes lignes.

Le jour de ses seize ans, Jules-Baptiste était arrivé de Corse.

C’était la première fois qu’il quittait son île. En fait, il n’était jamais allé nulle part et les choses allaient bien changer. Marseille accueillait un grand garçon timide dont les vêtements étaient ridicules par leur petitesse. Un garçon qui parlait peu, car depuis des années, il passait son temps, soit dans les champs, soit à garder le troupeau. Le soir, ni sa sœur ni son beau-frère n’avaient le courage de lui faire un brin de causette. Il se couchait de bonne heure étant donné qu’il devait se lever très tôt.

Jules-Baptiste allait garder toute sa vie le dégoût de la parole.

Du paquebot en provenance de Corse, on l’emmena sur le bateau allemand, le Sobral. La grande aventure allait commencer. Le petit orphelin qui ne mangeait parfois qu’une poignée de mauvaises châtaignes, allait connaître le faste des grands paquebots et allait vivre enfin une existence hors du commun.

Extrait de Certains de la Diaspora
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jules-baptiste à l'âge de 24 ans.

jules-baptiste à l'âge de 24 ans.

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