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MBGC Editions - Monique Bellini

Thyde Monnier et la grande Colette

29 Avril 2016 , Rédigé par MBGC Editions Publié dans #bonus

Thyde Monnier et la grande Colette

Thyde s’est calmée. Elle a remis ses pieds minuscules l’un sur l’autre. Elle a reposé ses lunettes sur le bout de son nez et elle s’est replongée dans mon manuscrit.

— Et Colette, qu’est-ce que vous en pensez ?

— Grâce à mon amie Françoise Julliard, j’ai pu découvrir les « Claudine » à l’âge de douze ans. Je pense d’ailleurs que je vais les relire.

— Et vous aurez raison. C’était un très grand écrivain. À sa mort, j’étais la seule à pouvoir la remplacer à l’Académie Goncourt, mais je n’ai pas accepté de quitter « l’Oiseau chanteur » et la Provence pour aller vivre à Paris.

Le téléphone retentit de nouveau.

Lorsque Thyde raccroche le combiné, elle a oublié Colette.

À mon retour à Marseille, je me jette sur les livres de la grande Colette.... Je lis, j’étudie, je prends des notes. Thyde va de nouveau me parler de cette femme qu’elle admire tant et qu’elle a bien connue.

Lors de la visite suivante, comme je l’avais prévu, Thyde évoque Colette. Elle en était particulièrement entichée. Je veux bien. Colette était une écrivaine chevronnée, mais la perfection n’étant pas de ce monde, son style pouvait être sujet à quelques critiques.

À Thyde qui me questionnait sur ma récente lecture des « Claudine » je répondais très calmement :

— Le talent de Madame Colette est indéniable, mais le patois dans sa jeune et jolie bouche est un peu déplacé. Les dialogues sont d’un triste à mourir et les descriptions tellement compliqués, que souvent, on ne peut en saisir la signification. Ses débuts dans la capitale sont vraiment prometteurs, faire la connaissance de son prochain époux et de sa future amante le même après-midi, relève d’une chance inespérée. De plus, dame Colette ne s’encombre pas de scrupules. Le fait de charger son mari de dénicher le nid d’amour pour y retrouver sa maîtresse est, à mon sens, parfaitement abject.

Je me suis arrêtée. Thyde Monnier semblait toujours absorbée dans la lecture de mon livre. Je poursuivais avec désinvolture :

— Cela n’engage que moi… J’ai lu également « Le blé en herbe ». J’ai trouvé deux ou trois petites erreurs dont je voulais vous faire état : « Elle le regardait de haut en bas et lui versait la lumière assombrie et troublée de ses yeux. » Plus loin : « Il baissa la tête, vit passer devant lui deux ou trois images incohérentes, inéluctables, de vol comme l’on vole en songe ». Plus loin encore : « Il n’en rapportait qu’une fatigue de nageur, une mansuétude vague et universelle de naufragé touchant terre ». Une mansuétude universelle, j’ai trouvé ça curieux. Toujours dans le même ouvrage, j’ai été surprise par : « une épaule brunie, jarretée de blanc, et du rouge de l’aurore levante ». Je me suis posé des questions sur le mot jarreté et me suis demandé si on avait déjà vu une aurore couchante ?

Thyde n’avait toujours pas levé les yeux. Son visage ne témoignait d’aucun sentiment. Était-elle en train de réfléchir ou était-elle mécontente ? Elle restait silencieuse, continuant de crayonner mon manuscrit.

— Vous semblez vous être donné beaucoup de mal, dit-elle enfin. Si par contre, vous avez relevé ces phrases sans peine, vous avez, sinon du talent, tout au moins une faculté analytique parfaitement brillante.

Je me mordais les lèvres. J’en avais fait un peu trop. Pourtant, auprès de Thyde Monnier, je ne voulais pas ressembler à une triple buse ni jouer la carte de l’élève conciliante qui opine du chef et approuve sans restriction toutes les directives venant du supérieur.

Les minutes passaient lourdement. Au grand soulagement de l’une et de l’autre, le téléphone finit par retentir.

à suivre…

Thyde Monnier et la grande Colette

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