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MBGC Editions - Monique Bellini

Dans la Vallée du Bois Sacré

15 Février 2016 , Rédigé par MBGC Editions Publié dans #bonus

Dans la Vallée du Bois Sacré

L’hiver mille quatre cent sept s’annonce rigoureux.

Depuis quelque cinquante ans, les terres qui vont de Saint-Marcel à la Cadière et de la région aixoise au château de Roquefort sont mises à sac par les troupes du seigneur de Castelneau, ainsi que par des pillards qui sévissent odieusement. Les épidémies de peste et de petite vérole viennent accentuer la détresse des villageois qui se trouvent chaque jour un peu plus spoliés. À Gémenos, la plaine des Paluns est couverte de givre.

Dans le château de Sarrente, le maître des lieux accueille chaleureusement son fils et les amis de ce dernier, lesquels, flanqués d’hommes d’armes, sont allés prêter main-forte au marquis d’Arnaud d’Aix, qui se trouve rançonné des mécréants.

— Michel en a passé deux au fil de l’épée !

— Je suis fier de vous, mes gaillards. Et, malgré l’opposition de vos mères, il est de votre devoir de purger nos routes de ses malfaisantes compagnies. Les saintes croisades ont ruiné les domaines, et les expéditions qui entraînent les chevaliers en mal d’aventure font que le sort de nos sujets est pis qu’au temps des Sarrazins.

Balthazar de Sarrente voit avec plaisir les quatre vaillants jouvenceaux planter leurs dagues dans une pièce de bœuf et en tirer de larges tranches. Il y a là Thierry, son héritier, Catelan de Vivaux, fils du seigneur de Cuges, Michel de Saint-Jorry, autre châtelain géménasque, et enfin Arnaud d’Aulnay dont les origines dont les origines sont obscures, mais que l’on cite pour sa hardiesse et qui reste le plus séduisant.

— Que s’est-il passé en notre absence ? demande Thierry.

— Rien de bon, hormis la visite du comte de Demandes. Nous sommes consternés par la fin misérable de celle qui fut l’une de nos plus glorieuses abbayes. Si jadis elle abrita quelque soixante moniales, si leurs terres produisaient le plus beau blé et leurs élevages les meilleurs chevaux, la Vallée du Bois Sacré n’offre plus désormais que sa féérique splendeur. En début d’année le couvent comptait encore douze religieuses, il en reste trois à cette heure parmi lesquelles une jeune novice, cette gourde de Blanche de Simiane qui, malgré les objurgations de son père est résolue de passer sa vie dans l’austérité cistercienne…

Mais le seigneur ne veut pas assombrir un si beau jour. Il prend congé de ses jeunes hôtes qui tournent vers Arnaud un regard réprobateur.

— C’est dommage, dit Catelan. Elle était si belle. Si elle avait m’avait accordé un sourire, je me serais empressé de demander sa main.

— Et moi donc ! lance Thierry. Cependant, lorsque nous la retrouvions chez Alix des Baux, Arnaud était à nos côtés, nous n’avions alors aucune chance. La belle n’avait d’yeux que pour lui, lui qui faisait à la douce marraine, une cour sans réserve et plutôt outrageante pour Odon de Villars, l’infortuné mari !

— Arrêtez, que diable ! Si Blanche était éprise de moi, sachez que je n’ai jamais rien tenté pour attiser sa flamme ! Je ne suis en rien responsable dans cette cruelle décision, et si elle a la chance de vous plaire, vous n’avez qu’à aller la retrouver !

— C’est toi qu’elle attend !

— Je n’en veux point !

— Tu pourrais au moins lui dire qu’il est inutile de gâcher son existence pour un homme qui n’a même pas baisé le bout des doigts !

— Peut-être est-elle entrée en religion pour un autre…

— Raison de plus pour le lui demander ! Et après en avoir la certitude, tu pourras partir vers de nouvelles conquêtes ! Mes amis, voilà ce que nous allons faire…

La main de Thierry tremble en faisant claquer le heurtoir. Il ne sait pas vraiment ce qu’il vient faire dans ce monastère, mais il est trop tard pour rebrousser chemin, déjà le guichet pousse un cri lugubre et un visage apparaît derrière les grilles.

— Que le Seigneur soit avec vous, murmure une voix fluette. Et qu’Il vous ait conduit jusqu’à nous avec de nobles intentions…

— Il n’y a rien à craindre, ma sœur. Je suis le fils du seigneur de Sarrente et l’un de mes amis a fait une chute de cheval tout près d’ici. Nous craignons que sa blessure s’aggrave si nous allons plus loin.

Elle s’éloigne lentement et revient plus tard avec la supérieure Vilette Bayne.

— Thierry, je vous prie d’excuser Bartholomée de Berre qui ne vous connaît pas. Entrez, cette maison est la vôtre, mais vous ne trouverez ici rien de réconfortant. Notre dénuement est tel que nous avons demandé à l’archevêque, Thomas de Puppio, l’autorisation de nous joindre à nos sœurs du couvent de Saint-Pierre de l’Alamanarre, à Hyères. Heureusement, le bois ne manque pas à Saint-Pons, ainsi vous ne tremblerez point sur vos paillasses. Blanche, mon enfant, faites réchauffer le bouillon de légumes.

Les quatre hommes ont le même sursaut. Ils scrutent la pénombre et distinguent une silhouette fluide, drapée d’une robe de bure. Telle une condamnée, Blanche vient vers eux, ses joues sont creuses, ses yeux pathétiques, ses cheveux en désordre tombent sur sa jeune poitrine. Le chagrin et les privations font d’elle une réelle splendeur. Arnaud est ébahi et parvient à peine à réaliser que cette créature est bien celle qu’il côtoyait à Aubagne, dans le château d’Avelin. La supérieure demande :

— L’un de vous pourrait-il aider notre petite Blanche à porter son bois ?

Le regard inquiet de la novice croise celui d’Arnaud, Arnaud dont les lèvres forment un pli satisfait. Blanche lui a tourné le dos, mais il la suit, tente de l’arrêter.

— Blanche, il faut que je vous parle ! Je suis ici pour vous !

— Et moi, je suis ici pour me rapprocher de Dieu et en finir avec la vie odieuse et superficielle que j’ai connue alors !

— Vous êtes une menteuse ! Vous avez choisi le couvent le plus déshérité où le régime depuis sa fondation est d’une rigueur inhumaine dans le seul but d’apitoyer votre entourage. Soyez satisfaite, l’homme dont vous êtes éprise vient de s’apercevoir que nulle beauté n’égale la vôtre ! Je vous attends ce soir auprès de la source et je vous conseille de venir m’y rejoindre, sans cela, je suis décidé à aller vous chercher dans le dortoir et vous tirer par les pieds hors de votre grabat !

Arnaud revoit les yeux écarquillés de Blanche et ne peut s’empêcher de sourire. La nuit est belle, les murs clairs du couvent se découpent dans la pénombre, non loin, la source continue de jaillir du rocher. Arnaud éprouve un sentiment qui va du bonheur exaltant à la presque déchirure, et tandis qu’il fait les cent pas, il se demande s’il est enfin tombé amoureux. Il chuchote ce nom qui lui était jusqu’alors indifférent et qu’il découvre merveilleux, il songe à ses yeux, il revoit ses lèvres. Il se demande avec angoisse si elle va venir, mais pousse un soupir. Le portillon grince et Blanche apparait.

— Je me suis enfuie pendant les matines de deux heures. La plupart du temps, la supérieure me laisse dormir…

Elle est hors d’haleine. Arnaud grimace et grogne avec mépris :

— Les matines de deux heures… Pensez-vous que les prières faites dans l’après-midi ne sont pas entendues de Dieu ? Qu’espérez-vous, sotte créature ? Que le seigneur, ému de vos jeûnes et mortifications, fasse descendre un chariot vermeil et vous réserve une meilleure place au paradis ? Non, ma chère, ce n’est pas en vous privant de viande et de pain blanc, en repoussant une couche chaude et votre précieux sommeil, que vous serez en paix avec votre conscience et avec Dieu. Il récompensera plus volontiers une mère, quelqu’un qui aura veillé sur des orphelins, qui aura recueilli un vieillard !

Il n’ose en dire davantage. Blanche presse ses bras sur sa poitrine afin de se réchauffer. Elle grelotte. Arnaud dénoue sa cape et en enveloppe la jeune fille.

Ils font quelques pas. La lune brille haut dans le ciel et donne au gazon un reflet argenté. Ils longent les ruisseaux, passent les ponts de bois, une chouette hulule. Il dit :

— Cette vallée est le point de jonction entre la terre et le ciel. Que ferez-vous lorsque le monastère passera sous l’obédience de l’Alamanarre ?

— Je ne suis pas ici pour la beauté du paysage. Je partagerai avec bonheur le sort de mes compagnes.

— Vos compagnes ont la foi ce qui doit leur suffire. En ce qui vous concerne, il est un être ici-bas qui a besoin de votre présence, de votre sourire, un être qui serait heureux de vous entendre chanter et qui remercierait le seigneur de lui avoir donné un ange pour partager sa vie…

Elle tend vers Arnaud un visage effaré et il prend ses mains qu’il réchauffe dans les siennes. Il a tendre sourire tandis qu’il poursuit :

— Vous n’avez point choisi le couvent, vous vous l’êtes imposé par dépit et par lassitude. Il est vrai que lorsque je vous rencontrais au château d’Avelin, je ne faisais aucune attention à vous. Il est vrai que je courtisais votre chère marraine qui riait volontiers et n’engendrait pas la mélancolie. Il vous fallait avoir un peu de patience et vous dire que dame Alix ne pouvait en aucun cas devenir mon épouse. Douce chère, je n’ai pas grande fortune, mais je suis bien pourvu en terres et en troupeaux, la demeure de mes ancêtres est solide et elle n’attend que de renaître par notre bonheur et les cris de nos enfants… Blanche, devenez ma clarté, ma lumière, le souffle de ma vie…

Elle ne comprend pas encore. Rêve-t-elle, est-elle éveillée ? Elle est écrasée de bonheur lorsqu’Arnaud l’attire contre lui, cherche sa bouche.

Main dans la main, ils ont descendu les marches creusées par le temps, ils ont passé le vieux ponceau et sont arrivés à la cascade qui glisse en multiples cascatelles neigeuses sur les rochers moussus. Elle chuchote :

— Il faut que je rentre…

Il la soulève contre lui, l’embrasse encore, dit avec ferveur :

— Tu es à moi, désormais !

Et il l’emporte vers le vieux moulin abandonné.

À son retour, ses amis l’entourent, le pressent de questions, parlent tous en même temps. Ils veulent savoir et la jalousie tenaille le cœur de certains.

— Où étais-tu ? Ne nous cache rien !

— J’étais avec Blanche. Elle dit adieu à ses compagnes, elle va partir avec moi.

Les uns rougissent, les autres palissent, tous sont surpris. Enfin, une voix déclame pleine d’ironie :

Versez, versez de lourdes larmes,

Filles de nobles et filles de manants,

Arnaud d’Aulnay va prendre femme,

Lui, qui fut un si bel amant…

On s’esclaffe, on raille, on est rongé par l’envie, lorsqu’Arnaud s’exclame :

— Mes amis, ce n’est pas parce que l’on trousse une pucelle et que l’on enlève une nonne de son cher couvent, qu’il est nécessaire d’aliéner sa liberté ! Blanche me plaît fort, mais d’ici quelque temps, je la quitterai pour une autre ! Vous ne pensez tout de même pas que je vais m’encombrer d’une fille qui ne m’apporterait en dot que sa beauté gracile et sa jeune sottise !

Arnaud vient de suivre le regard de ses acolytes. Blanche de Simiane est là, ses yeux sont fixes, son visage livide. Arnaud s’est rapproché, mais avec une force qui le stupéfie, elle le repousse et part en courant. Il l’appelle, la poursuit, il crie son nom.

Blanche s’est arrêtée sur le petit pont vermoulu qui franchit le Fauge. Peut-être hésite-t-elle ou demande-t-elle à Dieu de pardonner son geste ? Arnaud est pétrifié de terreur, ses ongles pénètrent sa chair, puis il se met à hurler en la voyant tomber dans le vide… Son cri de désespoir n’a pu retenir Blanche…

Des larmes ruissellent sur ses joues tandis qu’il tire des flots, le petit corps meurtri. Ce corps souple et tiède qu’il a tenu entre ses bras n’est plus qu’une pauvre chose sanguinolente et disloquée. Il murmure :

— Blanche, mon amour…

Elle respire encore et, dans un ultime effort, elle ouvre les yeux sur le bel amant qui pleure. Il bredouille entre ses sanglots :

— Ce n’était pas vrai… Je t’aimais… Ce que j’ai dit aux autres, c’était par vanité, par vantardise… Je t’aimais, Blanche, et je t’aimerai toujours…

Dans l’aurore naissante, tandis qu’elle rend l’âme, Arnaud perçoit sur ses lèvres la forme d’un sourire.

L’abbaye a été abandonnée, puis Alix des Baux y effectua des réparations et le monastère fut réhabilité durant un court laps de temps. Désertée à nouveau, il n’offre désormais que d’imposantes ruines. Qu’importe ! Par des nuits d’hiver, il arrive parfois d’entendre les sanglots des deux amants qui connurent un si bref bonheur, cependant, sur les rochers et les cailloux, on voit encore le sang de Blanche de Simiane, qui malgré les siècles est toujours là et ne s’effacera jamais…

Dans la Vallée du Bois Sacré

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