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MBGC Editions - Monique Bellini

Les amours de Pétrarque et d’Huguette de Cadenet

13 Mars 2015 , Rédigé par MBGC Editions Publié dans #bonus

C’est le soir, un soir délicatement parfumé d’une senteur de chèvrefeuille, il fait doux, tout est calme. De ses grands yeux tristes, Huguette contemple la colline où s’accroche et descend en éventail, le village de Cadenet, son village, puis sa belle Durance dont les traînées d’argent entourent la verdure. Enfin, son regard s’attarde une fois de plus sur ce chemin qui a emporté dans l’aurore naissante, celui qui allait hanter sa vie...

C’était un soir pareil à celui-ci, il faisait doux, peut-être plus encore... Huguette avait repoussé son ouvrage et fredonnait une vieille rengaine louant le sempiternel amour du chevalier pour sa dame aux blanches paupières. À ses côtés, cousine Bertrande, personne sans fortune que la damoiselle avait recueillie, brodait consciencieusement une étoffe précieuse acquise à un croisé revenu d’un lointain pèlerinage, la vie coulait paisiblement, avec ses joies et ses quelques angoisses, avec l’exaltant espoir d’un fabuleux amour.

C’était l’époque où les gens de la noblesse, les villageois et même les paysans accueillaient volontiers les voyageurs, l’hospitalité était un devoir sacré, de plus, elle permettait d’avoir de fraîches nouvelles de la contrée voisine.

Ce soir-là, les sabots d’un cheval résonnèrent plus agréablement que de coutume sur les pavés de la cour. Le cavalier était un homme grand de taille, gainé d’un justaucorps et la tête prise dans une sombre capuche soulignait l’ovale de son beau visage. Francesco Paladoni avait un sourire charmeur, une voix mélodieuse, une élégance racée, il arrivait d’un voyage à travers l’Europe qui lui avait apporté bien des joies, mais il était ravi de revenir vers la Provence de ses jeunes années. Malgré sa fatigue, il faisait le récit de ses aventures en s’arrêtant parfois sur quelques personnages de brillant renom. Dame Bertrande était conquise, quant à Huguette, elle s’abreuvait de ses paroles et baissait les yeux lorsqu’il la regardait trop longuement.

La fin du repas approchait. Dame Bertrande devait se lever sans bruit.

— Mon âge m’oblige à vous quitter. Mais mon cœur reste à vos côtés et vous bénit de toute ma tendresse.

— Voilà, une bien agréable compagnie pour vous, dit l’homme. Et, une bien agréable compagnie pour elle...

La nuit était venue. Ils se dirigèrent vers la terrasse.

Un flot de questions se pressait sur les lèvres de la châtelaine qui éprouvait une sorte d’ivresse à sentir toute proche la présence de ce bel inconnu.

— J’ai connu bien des palais, murmura Francesco, j’ai découvert des jardins de légende, malgré tout, je n’ai jamais éprouvé un bonheur aussi fort que celui qui m’étreint lorsque je longe la Sorgue, ou quand mon regard rencontre le flot neigeux de ma chère fontaine.

Huguette avait frémi. Cet homme parlait de la Sorgue, de la fontaine, cela était étrange...

— Si vous connaissez la Sorgue, peut-être avez-vous eu le privilège de croiser le grand Pétrarque qui se trouve là-bas... Vous êtes de surcroît Italien tout comme lui et vous portez le même prénom.

— Je l’ai rencontré et à maintes reprises chez notre ami Philippe de Cabassol, mais je n’éprouve aucune sympathie pour ce poète, c’est un homme sombre, effacé, il donne l’impression de se désintéresser de son entourage, il est perdu dans ses rêves et semble attendre la venue de celle qu’il aime...

— La dame aux cheveux blonds et frisés...

— De cette dame, sans doute, car il est vrai qu’elle est très belle...

Huguette se mordait les lèvres, tandis que l’Italien poursuivait :

— Lorsqu’il la croisa pour la première fois dans l’église Sainte-Claire, à Avignon, Pétrarque crut voir un ange, puis une reine, et il comprit qu’il avait trouvé sa muse. C’est à partir de ce jour qu’il composa ses plus beaux poèmes, les plus vibrants d’un amour passionné et chaste, car seule la vertu a le pouvoir d’entretenir un désir aussi fort, et seul le désir est capable de donner au poète, la force du génie... La femme mariée a été idéalisée jusqu’à ce jour, c’est à elle que vont les hommages des poètes et, si par malheur, l’un d’entre eux rencontre enfin la délicieuse créature qu’il voudrait garder pour la vie, il s’empresse de fuir. Un trouvère se doit d’être malheureux s’il veut rester trouvère... La poésie ne supporte pas le bonheur...

Au petit jour, le galop du cheval avait réveillé la jeune fille. De sa fenêtre, elle avait regardé tristement le cavalier s’éloigner.

Huguette s’était alors rendue dans la chambre occupée par Francesco, et là, sur la couette encore chaude, auprès d’une rose en bouton, un parchemin était posé.

De vous, qui êtes une fleur éclose

Un bouquet de lis doux et parfumé,

De vous, qui êtes un buisson de roses

Francesco Pétrarque s’éloigne à jamais…

Combien de fois, Huguette a-t-elle dit ce sonnet ? Combien de fois a-t-elle scruté le chemin de ses beaux yeux pailletés d’or ?

Bertrande soupire et elle murmure en hochant la tête :

— Tu ne l’oublieras donc jamais ?

— Comment le pourrais-je ? Des messagers viennent constamment me proposer des copies de ses œuvres, des jongleurs et des ménestrels font des balades de ses poèmes. Comment chasser de ma mémoire les quatre vers qu’il m’a dédiés, et comment oublier ce regard, ce regard sombre comme la nuit et brillant comme une étoile ? Ce regard qui a croisé le mien comme au premier soir et qui m’a ensuite vainement cherché dans la foule...

Bertrande est sidérée, elle regarde sa cousine qui a un sourire narquois.

— Tu as bien entendu, Bertrande ! Je ne me trouvais pas au château de Caussan en avril dernier, mais à Rome. J’ai suivi Pétrarque, j’ai voulu partager son bonheur. Il était superbe dans sa robe de velours mauve, avec sa chaîne de diamants, sa mitre d’or. Jamais aucun prince n‘eut pareille grâce, jamais aucun poète ne connut pareil triomphe. Les acclamations étaient délirantes, Pétrarque était grave, parfois il souriait, pourtant, lorsqu’il ploya le genou devant Orso d’Anguillara pour recevoir sa couronne, un grand silence balaya le Capitole... En chantant, le peuple déferla à ses pieds. J’étais dans le flot, dans cette cohue, dans ce cortège qui me rapprochait de lui pour m’en éloigner aussitôt, mes yeux un instant ont rencontré les siens... Il m’a reconnue, car son visage a été surpris, surpris, peut-être heureux...

— Il ne sert à rien de continuer à l’aimer. Sa folle passion pour Laure te chassera sans cesse de ses pensées et de son cœur !

— Si ma présence finit par alterner et altérer l’amour qu’il voue impudemment à la femme d’un autre, cela sera merveilleux !

— Tu feras son malheur et tu feras le tien. Sans Laure de Noves, son talent se trouvera émoussé, quant à toi, tu décourageras bientôt les gentils chevaliers qui viennent ici même afin de te donner l’aubade.

Huguette se met à chanter tandis qu’elle dénoue sa somptueuse chevelure.

— Quand auras-tu fini ton ouvrage ? demande-t-elle.

— Dans un mois, un an peut-être... J’espère avant ma mort. C’était une chemise destinée à tes épousailles.

La vieille femme soupire tristement, lève la tête et pousse un cri.

Huguette est en train de tailler ses cheveux à la hauteur de ses épaules.

Cette missive arrivait mal à propos. Francesco Pétrarque aurait voulu travailler à son grand poème « Africa » consacré à la gloire de Scipion.

Depuis bien des années, il a déserté les cours intrigantes et frivoles pour se retirer dans cette demeure ceinte de deux jardins, il goûte au « loisir, au calme, à la tranquillité féconde », dans son « hélicon transalpin », auprès de cette mystérieuse fontaine où il semble puiser le propre de son génie, la fougue de son amour... N’était-ce point là qu’il rêve de Laure ? N’était-ce point de là qu’il revient, possédé d’un bonheur sans mesure et d’une verve qui lui prend le cœur, qui pétrit son âme ? Pétrarque vit en paix. Malgré le départ de son frère vers la chartreuse des Montrieux, malgré l’absence de Laure qui attend une fois de plus un gros enfant joufflu de son bel et noble époux. Laure la sublime, Laure la cruelle, ne l’a-t-elle point congédié à cause d’un quatrain par trop brûlant ?

Et, il continue à composer, à lui faire parvenir ses plus beaux poèmes.

La belle dame prend-elle seulement la peine de les lire ?

Pétrarque est fier de lui. Il mène à bien sa carrière de poète et d’épistolier. Il touche à tout, s’intéresse à l’histoire, la politique, la philosophie, les arts, il est tour à tour bienveillant et acerbe, parfois d’une éloquente douceur, souvent d’une véhémente agressivité. En tout cas, le plus succinct de ses messages est aussitôt recopié, traduit, et lu devant une foule d’admirateurs, les hordes pétrarquistes qui disent tout haut et à maintes reprises les phrases du poète lauré...

Les jours, les semaines, les mois passent doucement...

L’invitation de Philippe de Cabassol ne peut rester sans réponse. Il est son meilleur ami et il l’a soutenu tant dans sa profession que dans sa tristesse affective, de plus, son château ne se trouve qu’à quelques minutes de sa maison.

Pétrarque n’a aucune envie de dîner au-dehors. Il ne désire même plus aller seul au beau milieu de la nuit dans le gouffre béant de sa chère fontaine, quant au portrait de Laure que Simon de Sienne a peint pour le poète, Pétrarque ne le contemple plus avec la même émotion. Cette image, si passionnément aimée, lui est devenue presque indifférente...

Pourquoi Pétrarque a-t-il refusé de passer la nuit au château ? Le repas a été long et agréable, les convives n’ont eu d’yeux que pour lui, et ce soir, à la grande surprise et au plaisir de chacun, Pétrarque a répondu aimablement à toutes les questions, il a parlé de ses projets, de ses recherches érudites, du jeune copiste qu’il vient d’engager et qui reste des journées entières devant son écritoire.

La lune éclaire doucement le chemin.

Pétrarque songe à sa vie faite de douleur et de gloire, cette gloire qu’il a un jour comparée à « une dame bien plus belle que le soleil. » II pense à Laure qui avait embrasé son cœur d’une folle passion et il regrette tout à coup une femme qui fut la sienne, pas un charme, ni un songe, mais une créature pétrie d’une infinie tendresse qui viendrait se blottir dans le creux de ses bras. De cette femme, Pétrarque n’en a pas voulu, il a tout sacrifié à son talent, à ses écrits, et désormais, il est trop tard.

Ce soir-là, Pétrarque va délaisser ses épîtres, ses églogues, ses traités ascétiques et philosophiques, pour composer des pages sur le grand amour, celui que l’on donne, celui que l’on reçoit. Il entre dans son bureau et aperçoit au milieu de la pièce, le jeune copiste qui froisse entre ses mains une longue plume d’oie.

— Que fais-tu ici, Claude ?

— Je n’avais plus d’encre, Maître...

— Depuis quand écris-tu en pleine nuit ?

Le regard de Pétrarque va vers le portrait de Laure de Noves. Claude se mord les lèvres et malgré la lumière vacillante, le poète le voit rougir.

Pétrarque a un petit sourire à la fois tendre et narquois, il n’a jamais été dupe de la supercherie du jeune employé. Depuis le début, il sait que Claude fait partie de ces admiratrices lettrées qui n’hésitent pas à sacrifier leur chevelure et s’affubler de vêtements masculins pour se mettre à son service avec l’espoir de le conquérir. Pourtant celle-ci est différente des autres et pour la première fois le poète ne désire pas la tourner en dérision. Il dit malgré tout :

— Tu es sans doute venu contempler le portrait de dame Laure, elle est merveilleuse, n’est-il pas vrai, avec ses cheveux d’or pâle, ses grands yeux noirs, sa bouche minuscule... Ne trouves-tu pas ?

— Oui, Maître... Je vous souhaite le bonsoir...

Claude va partir, mais cela, Pétrarque ne le veut point,

— Quand lirai-je tes poèmes, Claude ?

— Je n’oserai jamais vous les soumettre...

— Pourquoi ? Ils doivent être frais et sans aigreur comme les miens à ton âge… Jusqu’au jour où tu subiras l’amour extatique, tu exulteras de bonheur en célébrant la beauté, la splendeur suprême de la dame de tes pensées. Tu pourras ainsi te ranger aux côtés des poètes courtois qui demeurent chastes et malgré tout si ardents.

— Il en est, tels Arnaud Daniel et Bertrand de Ventadour, qui ne furent point chastes, mais dont la flamme était des plus brûlantes.

— Ou peut-être inclines-tu vers le lyrisme inspiré par l’atmosphère cathare ? Beaucoup de troubadours hérétiques ne pouvant afficher librement leur croyance célèbrent l’amour d’une dame, dissimulant ainsi la religion réprouvée.

— Non, j’ai déjà idéalisé un être fait de chair et d’os, un être sombre comme la nuit et brillant de lumière, un être qui m’est apparu un soir de printemps et qui s’est enfui aux premières lueurs de l’aube... Quant à dame Laure, il est vrai qu’elle est très belle, « La dame aux cheveux blonds et frisés. »

Claude est parti. Sa voix émouvante raisonne longtemps dans la pensée de Pétrarque. Qui, avant Claude, avait fait ce lapsus ? Laure était « la dame aux cheveux blonds et bouclés... » Quel est cet être sombre comme la nuit, brillant de lumière, qui est apparu un soir de printemps et qui a disparu à l’aurore naissante ?

Tout à coup, le voile de ses souvenirs semble se déchirer, cette phrase, cette voix, ces yeux dorés et pleins de larmes, qu’il a croisés à Rome le jour de sa splendeur. Il retrouve le parfum subtil des roses et des chèvrefeuilles, il ressent le bonheur paisible qui l’a étreint au cours de cette nuit trop brève...

— Le château de Cadenet... Huguette de Cadenet...

Sans pouvoir l’expliquer, sans un effort pour se retenir, il se précipite, entre dans la petite chambre sous les toits. Huguette s’est redressée de son lit de repos, elle ne songe pas à essuyer ses pleurs et fixe de son regard surpris, le grand, le beau Pétrarque qui vient vers elle, qui la prend dans ses bras.

— Huguette, ma douceur... Que ne t’ai-je jamais quittée...

Elle se demande si cet indicible bonheur n’est pas le plus beau de ses rêves, un rêve dont elle s’éveillera encore plus seule, encore plus triste…

Mais Francesco est là, il lui parle, lui sourit, embrasse ses cheveux...

— Nous allons être heureux, Huguette et tant pis si je n’écris plus ou presque. Je consacrerai ma vie à réunir la bibliothèque dont j’ai toujours rêvé. J’achèterai un plus grand nombre de manuscrits que je ferai copier et copierai moi-même. Je vais enfin pouvoir étudier plus librement cette antiquité qui me fascine.

— Mais, vos ravissants sonnets, vos incomparables « canzones » ?

— Il faut choisir, Huguette. Désires-tu que je continue de chanter mon amour pour la gente épouse du seigneur de Sade ? Et même si je le voulais, le pourrais-je encore ? L’amour est un perpétuel tourment et un bonheur sans égal qui se décuple avec l’attente, cette attente est calmée par des phrases folles, des traits puissants et misérables que l’on jette au hasard sur un grand parchemin. Il est parfois sublime, le message qui vous apportera le vain espoir de la faire pleurer, de la voir accourir, et un jour on est las, on est triste, et l’on finit par s’apercevoir que l’on a sacrifié son existence à convoiter une étoile, alors que la prairie est verdoyante et parsemée de fleurs que l’on n’a jamais vues...

— Et tu as eu le courage de partir ? demande tristement Bertrande.

— Je ne voulais pas qu’il me sacrifie son talent, sa gloire, toutes ses œuvres qui feront de lui le plus grand poète du siècle, peut-être le plus prestigieux de tous les temps. Son amour pour Laure ne doit pas faillir, sans lui, il n’y aurait plus de Pétrarque. Qu’importe si je souffre et qu’importe s’il est malheureux, il ne doit pas aller vers une autre, ce serait une trahison envers ceux qui le vénèrent.

— Il aurait pu continuer à écrire tout en étant heureux auprès de toi.

— Tu sais bien que c’est impossible !

La vieille femme a repris son ouvrage. Huguette s’exclame avec aigreur :

— Quand, vas-tu arrêter de martyriser ce chiffon ?

Elle est nerveuse, parce que triste à mourir, elle s’agite sur son siège, puis se lève et fait quelques pas sur la terrasse afin que Bertrande ne voie pas ses pleurs.

C’est le soir, un soir embaumé du parfum des roses et des chèvrefeuilles, il fait doux, Huguette va de long en large, regarde sans cesse le chemin, elle tord ses doigts, elle grogne.

Subrepticement, elle efface une larme, quand soudain, elle pousse un cri.

— Mais enfin, qu’as-tu ? Tu m’as fait sursauter !

— Là.... Là... Ce cavalier qui vient vers nous...

Huguette est partie en courant.

Bertrande l’a regardée, puis elle s’est penchée pour voir le chevalier sauter à bas de sa monture et courir vers la jeune cousine pour l’enlever entre ses bras.

Bertrande sourit, elle est heureuse, mais reprenant son ouvrage, elle fait une grimace.

— La chemise des noces... Et, je ne l’ai pas encore terminée...

*

Les amours de Pétrarque et d’Huguette de Cadenet

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