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MBGC Editions - Monique Bellini

Extrait - Certains de la Diaspora

18 Février 2016 , Rédigé par MBGC Editions Publié dans #Extraits des livres

Extrait - Certains de la Diaspora

Les Carbucciais sont hors du commun, parfaitement exceptionnels.
Dans notre famille, on raconte la belle histoire d’une vieille tante, fort aimable, fort aisée et éprise de ses beaux écus. Vers la fin de son existence, elle consacra la majeure partie de son temps à la confection de la robe dont elle serait revêtue pour ses funérailles.
En Corse comme partout ailleurs, les femmes rangeaient soigneusement leur parure de mariage. En Corse, comme peut-être ailleurs, au moment de la mort, on revêtait la robe de mariée qui devait cette fois servir pour le grand voyage. La Corse était pauvre. Une mauvaise année de récolte entraînait la disette, si la mauvaise année était suivie d’une autre c’était la famine. La femme corse n’avait pas les moyens de se pourvoir de nombreux vêtements.
La vieille dame, quant à elle, avait assez d’argent pour acquérir une superbe toilette. Avec beaucoup d’orgueil elle en faisait l’étalage, avec gravité elle donnait ses consignes.
Le jour du départ arriva. On prit la robe, et les nièces et cousines furent vraiment surprises de la trouver si lourde, mais le tissu était de velours, la jupe très large, la robe entièrement doublée. Malgré l’immense chagrin qui affligeait la famille, on commença tout de même à fouiller la maison.
Dans les tiroirs de la commode, il y avait du linge de corps propre et ouvragé. Dans les grandes armoires, il y avait du linge de maison propre et bien rangé. Dans les débarras, on y trouva des réserves des châtaignes, de la farine de blé, des lonzi, des coppi, des prisutti. Dans le « caseddu » proche de la maison, le bois était sec et en abondance.
Neveux et nièces partaient dans tous les sens. C’était à qui auscultait les murs, à qui soulevait les lattes du plancher.
L’or demeurait introuvable.
On était anxieux. On était fébrile.
La vieille zia, aurait-elle distribué ses écus ? Aucun risque elle était trop radine. S’était-elle fait faucher le magot ? Impossible, elle aurait hurlé son désespoir avant de passer de vie à trépas.
Les plus sages essayaient de rassurer les autres. La tante avait sans doute planqué les pièces dans l’un de ses terrains. Cela ne pouvait être ! La vieille femme aimait trop son or, elle aimait à le contempler, le caresser, c’était l’enfant qu’elle n’avait pas eu, et cet enfant, on ne peut le chérir hors de sa maison.
On se retenait de jurer : « Sangui di la Madonna »
Malgré tout, la vieille dame devait impérativement regagner sa sépulture. Avec beaucoup de difficulté, on souleva la frêle dépouille.
Que la robe était lourde…
On cloua le couvercle du cercueil qui fut hissé sur l’épaule des neveux. Les Carbucciais sont des hommes grands, beaux, solides, mais ce jour-là, le cercueil sciait l’épaule des quatre gaillards.
Dans les villages corses, il était autrefois d’usage d’enterrer les morts sur leur propre terre. Les Luchesi et les malheureux ne possédant pas un pouce de terrain étaient mis en fosse dans le cimetière. Cette coutume devait se perpétuer jusqu’à nos jours, du fait qu’en 1950, ma grand-mère Barbaredda fut enterrée aux côtés de son époux dans le jardin familial.
La vieille dame aux beaux écus devait être ensevelie dans un terrain au fond du village. Les chemins étaient très mauvais à l’époque, horriblement pierreux. Pourquoi à l’époque ? La Corse a conservé son charme, les chemins sont restés les mêmes.
Un neveu se tordit la cheville, il trébucha, le cercueil fut rattrapé au vol, mais en même temps on avait ouï le doux, le merveilleux, le délicieux, le sublime tintement du métal précieux.
La chère tante n’avait pas fignolé l’un des points.
On retrouva les Louis d’or, cousus dans l’ourlet de sa jupe.

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