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MBGC Editions - Monique Bellini

Extrait - Certains de la Diaspora

3 Janvier 2016 , Rédigé par MBGC Editions Publié dans #Extraits des livres

Extrait - Certains de la Diaspora

Carbuccia, 1914.

Il a été dit et écrit : « La race corse est une race aux mœurs pures, trempée par de longs siècles de combats héroïques, préservée de l’amollissement, pratiquant les vertus antiques, fidèle aux traditions, fidèle aux amitiés, mais par contre vindicative et susceptible à l’excès. Les Corses ont toujours accepté la vie comme un rude devoir, comme une souffrance. Ils sont pauvres et fiers, ardents à la lutte, prêts à tous les sacrifices ».

Si la race corse est une race pure, préservée de l’amollissement. Si le Corse est fier de sacrifier son existence pour sa chère patrie, ce ne fut pas le cas de notre bon tonton François-Marie.

François-Marie était l’un des fils de Barbarella.

Lorsque la guerre éclata, il commença à être malade. Accentua-t-il son mal grâce à quelques bonnes médecines astucieusement absorbées ? En tout cas, il fut réformé et renvoyé illico dans son cher beau village.

Il n’en fut pas de même pour Jules-François, le fils de Laure, ni pour Jean-Baptiste, le jeune frère de Laure et Barbarella.

Jules-François était un grand garçon doux et souriant.

Comme la plupart des jeunes du village, il sortait souvent le soir. En fait, il était d’usage de faire la veillée au coin du feu, tantôt chez l’un, tantôt chez l’autre. On buvait du vin fraise de la plaine de Peri, on mangeait des châtaignes, des figues sèches, des noix. Parfois, quand les familles étaient dans l’opulence, on faisait griller des figatellis, on sortait le pain du pétrin, on grignotait des canistrellis.

Les veillées corses étaient ainsi.

On racontait des histoires impressionnantes sur le Mazzeri, Lagramanti, les Streghi, les Acciacatori... On s’amusait à se faire peur et les jeunes regagnaient leurs logis pour une nuit sans rêve.

Jules-François avait une singulière habitude pour rentrer chez lui. Il passait par la fenêtre basse du rez-de-chaussée.

Cela en avait toujours été ainsi.

Si, durant la guerre, grand-mère Lùnetta, s’abreuvait de cinéma muet et se gorgeait de gâteaux pour son petit quatre heures, dans les villages, tout était différent, on était triste, les hommes manquaient pour les lourds travaux, les femmes devaient y pourvoir et c’était souvent bien difficile.

Caroline, la fille aînée de Barbarella dont l’époux était facteur, devait, chaque nuit, endosser des vêtements masculins, et à cheval, le fusil chargé en travers de la selle, elle rejoignait Ajaccio pour récupérer le courrier.

Rien n’était simple, rien n’était gai.

La femme corse, qui a une profonde noblesse, une incroyable énergie, n’est pas d’un abord particulièrement avenant. Elle ne sourit guère et son grave visage n’est que le reflet de sa résignation et de sa douleur.

Durant la guerre, elle ne parle plus. Elle va au champ, à la fontaine, à la messe, en pensant au fils, à l’époux, au frère, au cousin qui est là-bas, dans cet enfer et qui peut-être ne reviendra jamais. Elle prie, elle égraine le chapelet qui pend à sa ceinture.

C’était un soir comme les autres, ni plus triste, ni plus gai.

Laure et Barbarella étaient assises devant la cheminée. Elles avaient enfin posé leur ouvrage. Inlassablement, elles avaient tricoté des chaussettes pour les malheureux soldats. Maintenant, elles regardaient le feu et aucune d’elles n’éprouvait le désir de rompre le silence.

Ce silence était total, il était parfois troublé par le crépitement léger de l’âtre. La cloche de l’église venait de sonner onze coups. Les minutes passaient. Les deux femmes n’étaient pas pressées de gagner leurs couches. Songeaient-elles aux jours heureux ?

Soudain, un pas sur la route les tira de leur torpeur. Qui pouvait venir à une heure aussi tardive ? Le pas semblait décidé. C’était un pas d’homme, d’un homme jeune, d’un solide garçon.

Le bruit du pas s’atténua, lorsqu’il gravit les marches de terre battue. Il se fit plus distinct lorsqu’il accéda à la terrasse. Il se rapprochait.

Les deux sœurs se regardaient, les yeux écarquillés. Dans un souffle, Laure avait murmuré le prénom de son fils.

Elles ne bougeaient plus.

Le pas s’était arrêté devant la fenêtre. Cette fenêtre, on l’enjambait et l’on sautait à l’intérieur.

Le sang des deux femmes s’était glacé dans leurs veines, elles étaient pétrifiées. Longtemps, elles restèrent immobiles. L’une d’elles se signa avant d’éclater en sanglots.

Le jour les trouva prostrées devant le feu éteint.

On devait apprendre que Jules-François, le fils de Laure et Jean-Baptiste, le frère de Laure et Barbarella étaient morts ce soir-là à Verdun. L’oncle et le neveu avaient péri sur un pont miné, aux alentours de onze heures du soir.

Jules-François était revenu dans sa maison.

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