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MBGC Editions - Monique Bellini

La longue nuit de Nostradamus

28 Avril 2014 , Rédigé par Monique Bellini Publié dans #bonus

La longue nuit de Nostradamus

Michel de Nostredame laisse tomber le pichet de vin au pied de son fauteuil. Il souffre, l’air lui fait défaut.

S’il a toujours méprisé le sommeil, il voudrait maintenant avoir la force de regagner sa couche et s’endormir pour ne plus s’éveiller.

Il suffoque. Ce soir, son ami Chavigny est resté longtemps dans sa chambre. Au moment de partir, Chavigny lui a souhaité le bonsoir et, ayant ajouté « à demain, » Maître de Nostredame a chuchoté avec un faible sourire : « Vous ne me verrez pas en vie au soleil levant… »

Il sait qu’il va mourir comme il sait toute chose, son œuvre est accomplie, il est arrivé au bout de cette route jonchée d’or et d’épines et il va enfin retrouver les deux êtres qu’il a aimés par-dessus tout : son arrière-grand-père, Jean de Saint-Rémy et sa première épouse, disparue quelque trente ans plus tôt.

Natif du village de Saint Rémy, Michel est l’aîné des garçons d’une nichée de dix-huit enfants. Certes, les maladies infantiles ont emporté bon nombre de ses frères et sœurs, mais il en reste assez pour aller jouer auprès du cénotaphe et de l’Arc de Triomphe, marquant l’entrée de l’antique Glanum.

Son bisaïeul maternel, médecin, astrologue et botaniste par goût, discerne les dons du jeune Michel et tout en l’encourageant de la plus grande sollicitude, il lui inculque la science divinatoire des fils d’Issachar.

À quinze ans, son départ pour l’université d’Avignon aidera le jeune homme à supporter la mort du patriarche.

Ses études sont brillantes. Capable de réciter mot à mot une leçon, alors qu’il ne l’a lue qu’une seule fois, Michel peut espérer entreprendre de grandes choses.

Promu au grade de « maître ès arts », il quitte Avignon, sa tante Marguerite et son mari teinturier, pour rejoindre Montpellier et la célèbre faculté de médecine.

Montpellier, que de beaux souvenirs ! On y étudie Hippocrate et Galien. Avicenne occupe une bonne moitié des cours. On dissèque une ou deux fois l’an, des cadavres de suppliciés et on dispose depuis quelques mois d’un squelette acheté quinze sous à Aigues-Mortes.

Grâce à son exceptionnelle mémoire, Michel dispose de beaucoup de temps. Il l’emploie à l’étude des plantes médicinales, et pour cela, il abandonne momentanément Montpellier pour entreprendre quelques voyages.

La peste fait rage dans le Sud-Est et le Languedoc. Pendant quatre ans, le jeune bachelier exercera sa médecine avant son doctorat et prodiguant ses soins avec un grand courage, il aura la chance de survivre au fléau.

Revenu à Montpellier pour faire l’admiration de tous et pour soutenir sa thèse, il a un instant pour condisciple le moine franciscain François Rabelais.

Nanti de son diplôme, Michel peut désormais assouvir sa soif d’aventures. Il parcourt la France et pour subsister, il compose des fards, des parfums, des philtres d’amour et des élixirs pour vieux polissons.

A-t-il crié ses orviétans sur les places publiques ? Michel n’en a jamais parlé, en tout cas, à son âge et à cette époque, cela n’est pas un déshonneur !

Michel séjourne quelque temps à Toulouse où il a eu l’occasion de se faire des amis lors de la dernière peste. Puis, il part pour Agen afin de rencontrer le truculent, l’orgueilleux, le superbe Jules César Scaliger.

Ce dernier, qui prétend descendre des princes de Vérone, est outrecuidant jusqu’à l’extrême, il a servi dans les troupes de L’Empereur Maximilien et celles du roi de France, mais il a renoncé au métier des armes à cause de sa santé. Scaliger n’en est pas moins médecin et il s’établit à Vérone.

Scaliger a quarante-cinq ans. Le destin veut qu’il accompagne Angéli della Rovere, — son client, mais également évêque d’Agen — dans cette bonne ville, Scaliger tombera amoureux fou d’une gamine de treize ans, il l’épousera et comme il est d’usage à l’époque, lui fera quinze enfants d’affilée.

L’amitié entre Nostradamus et le philosophe rébarbatif est parfois orageuse. Si Michel l’encense d’hyperboliques éloges, Scaliger le traite de juif, d’impur et de vaurien. Pourtant, c’est grâce à cet être prétentieux que Michel de Nostredame va connaître son plus grand bonheur.

Dès le premier regard, il a su qu’il l’aimerait toute son existence. L’avait-il cherchée durant ces longues années tandis qu’il parcourait villes et villages ?

Les auteurs prétendent que son identité est inconnue. Dans le film remarquable qui retrace la vie de Nostradamus, cette femme est appelée Marie. Elle se nomme Henriette d’Encausse. Elle est belle, merveilleusement, et Michel désire ardemment l’épouser.

S’il a rusé et rusera jusqu’à la fin, s’il use du mensonge avec une sérénité parfaite, à elle, il ne cachera rien de sa vie et de ses origines. Il parle de son père Jaume, lequel, pourvu d’une bonne instruction, abandonnera la profession de marchand pour devenir notaire… Il lui conte l’histoire de son grand-père Guy Venguessonne, ou Ben Gasson, ou Gassonnet, qui adjura la foi d’Israël et prit le nom de Pierre de Nostredame, parce qu’il était installé à Avignon au quartier Notre-Dame-La-Principale.

Après tant d’années, Michel éprouve toujours le même émoi. Il tremble tandis que ses lèvres murmurent : « Mon aïeul n’était pas médecin à la cour comtale, mais exerçait le métier de marchand de grains… Quant à mon bisaïeul, Jean de Saint-Rémy, j’ai soutenu qu’il avait été médecin ordinaire du roi et député de la viguerie de Tarascon… Il fut simplement receveur de la cour royale et ni le roi René ni Charles III, ne lui adressèrent jamais la parole. »

Michel croit encore presser dans les siennes, la petite main de la jeune fille.

Il poursuit dans un souffle :

« Tout comme celui de Nostredame, le nom de Saint-Rémy a été emprunté. Nous n’appartenons pas aux nobles de ce village, dont la famille est éteinte depuis treize siècles. Ma mère descend des Tourrel, les célèbres juifs renégats qui s’employèrent à collecter des tailles royales et spolier leurs coreligionnaires au profit du clan d’Honorat de Forbin… Accepteriez-vous, ma mie, de porter un nom qui figure sur les listes des néophytes et devenir l’épouse d’un homme qui risque l’ultime injure de se voir réclamer la taxe atteignant les juifs convertis ? »

Elle était restée silencieuse, elle avait simplement tourné vers lui son doux visage.

Michel retrouve le bonheur qui l’a étreint à cet instant, il revoit son sourire, il ressent la douceur de son souffle tiède et parfumé…« Mon amour… »

Des larmes coulent sur les joues du prophète, il sait que tout cela va lui être bientôt rendu, pourtant, il tente vainement de chasser les souvenirs qui l’assaillent.

« Nooooooooooooon »

Les pleurs redoublent, ruissellent sur ses joues. Sa femme, ce petit être si tendrement chéri, va rejoindre leurs deux enfants, le garçon et la fille… Nostradamus qui a sauvé tant de personnes atteintes du fléau de l’époque n’a rien pu faire pour les siens.

Les grandes épreuves de Nostradamus se situent entre 1533 et 1535.

Comme il a hurlé jadis, Nostradamus hurle de désespoir.

Longtemps, il est resté prostré sur son malheur, puis il est allé à l’abbaye d’Orval avec l’intention d’y finir ses jours, mais Michel est possédé par le démon de l’aventure. Il repart, voyage pendant cinq ans, fait de courtes haltes dans les villes, quand survient à Aix l’horrible peste du printemps 1546. Michel de Nostredame s’y précipite, tant pour soigner, guérir, protéger, qu’avec l’espoir de succomber, car ce long cheminement dans cette éprouvante existence, est devenue pour lui insupportable.

Les magistrats du Parlement se hâtent vers Brignoles, la population aisée se terre dans les lointaines bastides. Michel de Nostradame se dévoue pour les infortunés qui n’ont pas la possibilité de s’enfuir. Pour eux, il a composé une poudre de senteur et fabriqué des pastilles particulièrement efficaces. Cependant, Michel est héroïque, le « charbon provençal » est dévastateur. La peste est ainsi nommée, parce que ceux qui en sont contaminés deviennent noirs comme du charbon. Avant le trépas, les pestiférés souffrent pendant plusieurs jours d’incessantes tortures. Michel est en enfer, il voit les malheureux se jeter dans des puits, se défenestrer, d’autres plus courageux, cousent eux-mêmes leur linceul et font parfois leurs propres funérailles.

Libérés du fléau, les Aixois fêtent Nostredame, qui ne tarde pas à rejoindre Lyon, à son tour, frappée par l’épidémie…

La réputation de Michel de Nostredame n’est plus à faire, néanmoins, il va avoir quarante ans et semble tout à coup très las de tant de vagabondages. L’un de ses frères prénommé Bernard, a épousé quelques années plus tôt, Thomine Roux, native de Salon. Le couple s’est entremis pour marier leur aîné à une jeune veuve, douce, prévenante et agréable à regarder qui s’appelle Anne Ponsard.

Michel de Nostredame pense n’être que de passage à Salon-de-Craux.

Il y restera dix-neuf ans.

Dans une maison située au quartier Ferreiroux, sous le château de l’archevêque, Michel aborde une nouvelle vie, sans passion, mais exempte de grandes peines. De cette union passablement heureuse naîtront six enfants, trois garçons et trois filles. Michel recommence à vendre ses fards, ses onguents, ses dragées d’Hercule, mais n’en abandonne pas pour autant ses incessantes promenades. Un an plus tard, l’Italie lui tend les bras. On le retrouve sur la rivière de Gênes, puis à Savone où il l’intention de rencontrer Antonio Vigerchio, remarquable apothicaire qui a conquis puissance et célébrité grâce à un sirop laxatif au miel de rosat. C’est d’ailleurs au cours de ce voyage que Michel, au détour d’une sombre ruelle, croise un personnage qui allait plus tard marquer l’histoire du Vatican. Ce cordelier de vingt-huit ans, recueilli chez les frères mineurs de Montalto, est abordé par l’élégant voyageur, qui se découvre et met un genou à terre devant le pauvre moine qui ouvre de grands yeux. « C’est que je dois me soumettre et me prosterner devant Votre Sainteté, » dit Nostradame au moine en haillons et à l’assistance abasourdie.

Le pauvre jeune homme se nommait François Peretti. Après avoir été vicaire général de son ordre ; évêque de Sant’Agata de Goti, il devint cardinal et en 1585, monta sur le trône pontifical sous le nom de Sixte-Quint.

De retour à Salon, Michel reprend ses activités. Sa clientèle devient de plus en plus nombreuse, et pour elle, il rédige son « Opuscule des Fardements », petit ouvrage qui offre une gamme de recettes minutieusement expliquées. On trouve dans ce recueil des préparations au « sublimé », pour blanchir le visage, des philtres d’amour de Médée, la décoction permettant d’avoir des cheveux blonds comme filés d’or et la meilleure façon de réussir la confiture de cerises.

Pourtant, Michel s’ennuie, il s’accommode mal à sa nouvelle existence, auprès de cette épouse parfaite et de cette stabilité désarmante qu’il est contraint de subir. Jamais il n’a beaucoup dormi et depuis la mort de sa première épouse, il occupe la majeure partie de ses nuits à vider des pichets de vin. Michel songe alors à l’initiation reçue dans son enfance de son cher bisaïeul.

Afin de combler les lacunes de l’ancienne médecine, un grand nombre de praticiens se tournaient vers l’astrologie, ils expliquaient les mystérieuses maladies par leur influence et pronostiquaient les assauts des épidémies d’après la chevelure des comètes.

Michel de Nostredame fait aménager la partie supérieure de sa maison et se mettant à étudier les astres, il ne tarde pas à publier son premier almanach. Sa popularité s’accroît, néanmoins, si Michel connaît la protection des puissants, les Salonnois commencent à suspecter les pratiques nocturnes du devin. On le soupçonne de magie et de nécromancie.

Avec mépris, Michel de Nostredame, qui a latinisé son nom, riposte en traitant son entourage de bête brute et de pied poudreux.

En 1555, l’apparition de Centuries décuple sa notoriété. Ces vers mystérieux et funestes ne viennent pas apaiser la méfiance de ses concitoyens, cependant, Nostradamus s’en moque, car, le voilà mandé à Paris par le couple royal.

Satisfaisant son ambition, Michel fascine cette cour oisive et passionnée par l’ésotérisme.

Claudiquant sous le poids des deux cents écus, dont Henri II l’a gratifié, ou boite-t-il à cause d’une mauvaise goutte ? Nostradamus retrouve Salon-de-Craux, ainsi que la malveillance des villageois ?

Dans les célèbres Centuries, Michel de Nostredame écrit le fameux quatrain :

Le lyon jeune le vieux surmontera.

En champ bellique par singulier duelle.

En cage d’or, les yeux lui crèvera.

Deux classes une, pour mourir mort cruelle…

Le 30 juin 1559, Henri II est mortellement blessé à l’issu d’un duel singulier, par le jeune comte de Montgomery. Le roi a les yeux crevés et meut après dix jours de cruelles souffrances. Il portait au moment du duel, un casque d’or…

Une telle netteté divinatoire soulève la méfiance et surtout la jalousie. On prétend qu’un certain Luc Gautric, en 1552, a déjà prédit la mort du roi en combat singulier, on affirme que Nostradamus est possédé du démon et qu’il a hérité de ses aïeux, les manuscrits cabalistiques renfermant secret et doctrine semi-magique.

Une horde de détracteurs fait paraitre les plus virulents pamphlets.

L’abominable Scaligner écrit, peu avant sa mort : « Qu’attends-tu, suspendue aux mots de Nostradamus ? Quel maléfice juif empêche ta colère de s’exprimer autrement qu’en vains murmures ? Toi, qui es parée de tant de gloire, souffriras-tu que ce crime vienne ridiculiser ton spectre illustre ? N’as-tu pas compris que cet immonde coquin ne profère que des sottises ? On se demande à la fin qui est le plus sot, de ce charlatan malfaisant ou de toi, qui favorise son imposture. »

Alors qu’il se trouve, aimablement convié au Château de l’Empéri par Marguerite de France et son époux, Emmanuel-Philibert de Savoie, Michel de Nostradamus est brûlé en effigie par le peuple débordant de haine.

Nostradamus murmure :

— Lutter pour vivre, lutter pour mourir…

Mais, il sourit. Une nouvelle fois, la dernière, il savoure sa vengeance.

Après la paix d’Ambroise, le roi Charles IX et la Reine-Mère, entreprennent un voyage de pacification à travers le royaume. Ils entrent dans Salon et aux notables venus les recevoir, le jeune roi répond sèchement :

— Je ne suis venu en Provence, que pour voir Nostradamus !

La foule s’ouvre respectueusement sur le devin, qui, tête découverte, s’appuyant pour soulager sa goutte sur le jonc des Indes à pomme d’argent, conduisit le cheval royal à travers la ville.

Le peuple enfin acclame son prophète.

Dès lors, quand il entrait dans une église, l’assistance se levait et s’inclinait, il arrivait même que l’on s’agenouillât devant lui… Le jour de triomphe était enfin venu, mais il était venu bien tard. Michel de Nostredame allait quitter ce monde pour un autre certainement meilleur…

Il souffre un peu plus, respire plus vite. Il regarde le vin qu’il a renversé sans doute pour la première fois. Péniblement, il balbutie son dernier quatrain :

De retour d’ambassade, don de Roy mis au lieu,

Plus n’en fera, sera allé à Dieu,

Parents plus proches, amis, frères de sang,

Trouvé tout mort, près du lit et du banc…

Nostradamus arrivait de Paris. Les centaines d’écus offerts par le roi et sa mère étaient en lieu sûr ; Michel de Nostredame a rédigé son testament un mois plus tôt devant maître Roche. Ce quatrain est bien le dernier, il n’a pas l’intention d’en composer un autre.

La vue de Michel se trouble, il a l’impression qu’un voile de ténèbres s’est posé sur ses yeux… Les bougeoirs éclairaient encore la pièce il y a un instant… Tout à coup, une forme se découpe dans la pénombre, il tend la main…

— Mon amour…

Il voit ses cheveux, il voit son sourire. Il s’extirpe de ce fauteuil, il doit aller vers elle… Il fait un pas… Il tombe…

Le lendemain, on le retrouvera mort entre le lit et le banc…

Michel de Nostredame a vécu 62 ans, 6 mois, 15 jours.

Dans son testament du 17 juin 1556, Nostredame avait formulé le désir d’avoir pour lieu de sépulture l’église de Saint-Laurent, puis, ayant rectifié l’acte, il désigna l’église du couvent des Cordeliers.

En 1791, des soldats de La Garde Nationale du Vaucluse, venus saccager l’église des Cordeliers, ouvrirent à coup de hache le cercueil du devin. Le profanateur, un certain Malheureux, eut la surprise de découvrir sur la poitrine du squelette, une plaque de cuivre portant la date de la violation du sépulcre et une malédiction pour les sacrilèges. Malheureux fut pendu haut et court à quelque temps de là, quant aux restes de Nostradamus, ils furent recueillis dans une urne et en exécution d’une délibération municipale furent transférés en l’église Saint-Laurent.

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