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MBGC Editions - Monique Bellini

Extrait - Certains de la Diaspora

9 Janvier 2016 , Rédigé par MBGC Editions Publié dans #Extraits des livres

Extrait - Certains de la Diaspora

CHAPITRE LES EXPLOITS DE GRAND-MERE

Vers la fin de son existence, grand-mère me demandait souvent d’écrire son histoire.

— Tu l’appelleras l’Ajaccienne, disait-elle.

Le titre était pompeux, mais ce qui suivait ne pouvait en rien inspirer une saga. J’essayais de prendre des notes.

— Combien d’amants ?

— Des amants ? Jamais !

J’aurais pu commencer mon livre par l’histoire du Missionnaire.

Un prêtre missionnaire était arrivé dans le beau village de Véro. Aussitôt, hommes, femmes, enfants se précipitèrent pour la confesse. Lorsque ce fut le tour de grand-mère, qui devait avoir onze ou douze ans, le missionnaire demanda :

— As-tu des rapports avec les garçons ?

L’affirmation sincère et spontanée de la gamine entraîna un chapelet de lamentations sur la prétendue fille du diable. Après un temps de surprise, Lùnetta commença à s’énerver et, questionnant avec arrogance sur les raisons de cet emportement, le missionnaire se calma et demanda enfin :

— Mais, qu’est-ce que tu fais, avec les garçons ?

— On parle. On grimpe aux arbres. On se dispute. On se jette des cailloux !

Le missionnaire mit les mains sur son front.

— Pauvre innocente, dit-il dans un souffle.

— Pauvre de lui ! s’écria Julia, la maman de Lùnetta.

La gamine n’assista pas à l’entretien qui eut lieu entre sa mère et le stupide capellan. Elle le vit seulement quitter le village à la hâte, sans attendre la diligence ni héler la plus quelconque charrette. Il partit. À la grande satisfaction de Lùnetta, elle devait ne jamais le revoir.

J’aurais pu poursuivre sur le fameux : « Si so fighulati, » ! - Ils se sont regardés - qui faisait toujours sourire les membres de notre tribu…

L’été, la famille restait au village. L’hiver, on descendait à Ajaccio, afin que les garçons suivent la classe, et les deux filles apprennent ce qui était très à la mode à cette époque : la couture et la broderie.

À chaque rentrée de septembre, Julia ouvrait un commerce qu’elle bouclait au mois de juin, quand les études se terminaient.

C’était le printemps…

Après la classe, Lùnetta était allée promener son plus jeune frère Michel, sur le cours Napoléon. Elle était assise sur un banc, et écoutait les oiseaux chanter. Le petit frère jouait près d’elle. Tout à coup, un gamin de son âge s’arrêta, se pencha et lui souffla dans la figure avant de reprendre tranquillement son chemin. Lùnetta fut surprise, haussa les épaules, et oublia bien vite ce détail de peu d’importance.

L’époque de l’exode arrivait.

Comme chaque année, la plupart des familles ajacciennes quittaient la ville pour aller passer l’été dans les villages avoisinants. Pour la famille de Lùnetta, c’était certes Véro, le village du papa Armani. Et, cette année-là, le petit village jusqu’alors bien tranquille était en effervescence, à cause d’un fait, des plus retentissants : une jeune fille avait fauté.

On en parlait à la fontaine, on en parlait à la veillée, on s’en faisait des gorges chaudes autour du lavoir, on en parlait partout, en toute circonstance. Les femmes soulignaient nerveusement leur mépris. Les hommes faisaient des gestes las, plein d’une bienveillante indulgence.

Le Corse est beau, fier, noble. Il a le sens de l’honneur et de l’hospitalité. Fidèle aux traditions, fidèle à ses amis, susceptible à l’excès, le Corse est toujours prêt à tous les sacrifices. C’est pourquoi, le Corse s’entoure toujours de la plus grande pudeur, aussi bien dans ses gestes, dans son langage, son comportement.

Partout, on disait : « Si so fighulati »… Ils se sont regardés.

Grand-mère avait un peu grossi.

Un soir, une vieille du village avait flatté l’adolescente et constaté qu’elle avait un joli ventre rond. Cette nuit-là, Lùnetta commença à avoir des douleurs dans les seins et dans le bas-ventre. Elle se souvint alors du méchant garnement qui lui avait effrontément soufflé dans la figure. Le calvaire allait commencer. Grand-mère répétait sans cesse : ils se sont regardés.

Les douleurs étaient de plus en plus violentes. La malheureuse était au supplice. Elle ne mangeait plus, elle ne parlait plus, elle ne dormait plus. Un matin, ce fut le drame, lorsqu’elle découvrit son lit tâché de sang.

Grand-mère avait une cousine de son âge, avec laquelle elle était très unie. Elle se prénommait également, Lùnetta, mais fort heureusement, elle était moins attardée. La cousine accueillit avec stupeur, une Lùnetta prête à rendre l’âme, qui arriva tout juste à articuler :

— Je suis enceinte…

Zia Lunetta écarquillait ses gros yeux bleus. Dans un premier temps, la surprise la laissa sans voix, puis elle commença à poser de timides questions.

— Tu es enceinte, de qui ?

— Je ne sais pas…

La conversation tourna court. La malheureuse Lùnetta devait rester sidérée devant le grand éclat de rire de la chère cousine.

Grand-mère Lùnetta, avait pourtant conclu sur le ton du désespoir.

— Ils se sont regardés. Et moi, il m’a soufflé dans la figure..

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